Discours de Jean-Michel Baylet président du PRG au Forum Républicain

Dimanche, lors de la clôture du Forum Républicain, Jean-Michel Baylet, s’adressant aux militants présents, mais aussi à Manuel Valls, a évoqué le travail commun entre le PS et le PRG au sein du gouvernement et la nécessité de poursuivre le « formidable chantier consistant à réformer notre pays ».

Monsieur  le Premier Ministre,

Mesdames et Messieurs les Ministres,

Mesdames et Messieurs les élus,

Chers amis radicaux,

Je suis particulièrement heureux de m’adresser à vous tous à la fin de cette belle convention « Pour une république moderne ».

Forum Républicain du PRG, forum annuel du PRG

A vous, tout d’abord, militants radicaux, parce que nous avons eu, depuis vendredi, des débats d’une rare intensité.  Débats purement politiques, tout d’abord, puisque vous avez fait, comme je vous y invitais, le choix de rester, actifs et solidaires mais aussi respectés, dans la majorité gouvernementale. L’épreuve que nous avons traversée pendant ces dernières semaines était rude. Nous l’avons dépassée. Pour nous, le vaste projet de transformer la France et de l’installer dans la modernité avec ses caractéristiques singulières, ce projet continue et je m’en réjouis. Débats programmatiques de fond également car vous avez démontré durant ces deux journées que la République pouvait toujours compter sur les idées radicales, sur notre conception du progrès et sur les intuitions des radicaux pour maitriser l’avenir surtout s’il est incertain. Je vous en félicite.

A vous, les élus radicaux, je veux redire, si vous ne le saviez déjà, que vous êtes la France. Pas celle d’hier, comme certains voudraient vous le faire croire, mais la France d’aujourd’hui et de demain, dans sa richesse et sa diversité. Vous êtes la France des terroirs et de tous les territoires, la France des villes et des campagnes, celle de la jeunesse et de la sagesse, celle du mouvement et de la Raison. Vous tous, élus radicaux, vous êtes indispensables à une majorité de progrès car vous portez, en parts égales, le souci de la solidarité sociale et le pragmatisme de la réalité économique. Que les non-radicaux ayant répondu ici à notre invitation me pardonnent mais nos élus ne sont pas des gens ordinaires. Ils portent en eux cette étrange synthèse que résumait, après Chateaubriand et Victor Hugo, François Mitterrand lui-même : « il y a, dans l’esprit de chaque Français, une mémoire de chouan et une mémoire de soldat de l’an II. » Même au sein de vos alliances locales et de notre majorité nationale, ne renoncez pas à ce particularisme ! Il est précieux. Avec Condorcet, avec Ledru-Rollin, avec Buisson, Caillaux, Bourgeois, avec Clemenceau, tenez-vous à l’écart des conservatismes, de droite ou de gauche, qui renoncent à transformer le monde pour l’améliorer.

A vous les ministres radicaux, je veux déclarer au nom de tous les militants, que vous êtes notre fierté. Vous êtes chargés au sein du gouvernement de faire entendre le message radical et de donner à voir notre solidarité sans faille. Songez un peu à tous les grands radicaux qui vous ont précédés dans la carrière gouvernementale et dites-vous, aujourd’hui encore, que la politique française manque de sel et de vie lorsque les radicaux n’y prêtent pas la main. Vous nous représentez bien ; le Président de la République et le Premier Ministre savent pouvoir compter sur vous et vous aurez toujours, à condition de ne pas oublier d’où vous venez ni qui vous représentez, le soutien déterminé de tous vos amis ici rassemblés.

Monsieur le Premier Ministre, vous me permettrez de dire « Cher Manuel »  et, puisque  nous sommes presque en tête-à-tête de vous tutoyer. Je ne le fais pas pour sacrifier aux règles du genre, pour afficher une sorte de camaraderie télégénique mais pour te dire, mon cher Manuel, que tu es véritablement le bienvenu chez les radicaux. Tu viens de le démontrer dans ton allocution, tu te sens ici chez toi et tu as raison. Parce que tu t’es attaqué, avec courage et volonté, au formidable chantier consistant à réformer notre pays, tu peux compter, aux conditions que nous avons posées ensemble bien sur, sur l’appui loyal et déterminé de tous les radicaux. La tâche que François Hollande t’a confiée est difficile, je vais y revenir, et pour la conduire tu n’auras pas trop d’alliés peut être. Mais je veux inviter ici les radicaux à te manifester leur sympathie, leur soutien républicain et leur ferme volonté de continuer à avancer sur la voie du progrès.

*

            Oui, Manuel, je l’ai dit, la mission que tu as acceptée est immense. Il s’agit de réformer enfin notre pays, de le redresser, de sauvegarder l’unité nationale, de construire une Europe capable de rendre confiance aux Européens, de protéger aussi, à la mesure de nos moyens et dans le respect des principes qui ont fondé la République, le monde contre les dangers que portent le fanatisme, le terrorisme et les formidables inégalités. Quel défi !

Et parmi les innombrables difficultés qui se dressent sur notre chemin, je veux traiter en premier lieu des questions politiques.

D’abord pour poser une question apportée par l’écume des fluctuations partisanes : qu’est aujourd’hui la majorité !

Si nous avons consolidé ces jours-ci, au prix d’une clarification et d’un pacte, l’alliance entre radicaux et socialistes, nous ne représentons pas la totalité des forces progressistes. Pourtant au risque de surprendre, je dirai que je ne crois guère aux velléités d’indépendance des uns et des autres. Comme il arrive après tous les débordements, le fleuve de gauche rentrera dans son lit, inévitablement.

Dès après l’élection de François Hollande, le Front de Gauche a marqué son souhait de rester à l’écart des affaires gouvernementales et de se poser en alternative à la voie social – réformiste proposée par le Président de la République. Deux années et demie ont passé. Notre ami Jean-Luc Mélenchon s’est littéralement épuisé à fulminer ses imprécations et il n’en a tiré aucun bénéfice politique. Car on ne peut à la fois flirter avec tous les excès de la démagogie et du populisme et reprendre les vieilles antiennes des groupuscules gauchistes. Qu’on soit le Front de Gauche, « le bruit et la fureur » de gauche, le poste avancé de l’armée de gauche, le révélateur immodeste de l’avenir de la gauche ou n’importe quoi se réclamant de la gauche, on ne doit pas oublier qu’on est d’abord de gauche, et que la gauche digne de ce nom ne peut avoir pour objectif presque avoué de faire gagner la droite. Au sein du Front de Gauche, les communistes l’ont d’ailleurs bien compris. Sans qu’on saisisse toujours la subtilité d’une stratégie qui se résume en une résistance à l’archivage historique, ils ont choisi, lors des municipales notamment, de retrouver le cadre éprouvé de l’union des forces de gauche.

Mais les radicaux sont fiers également d’avoir une culture politique. Pour nous, lorsqu’une décision librement débattue est prise, on l’applique. Lorsqu’on appartient à une majorité parlementaire, on vote la confiance et on vote le budget. Et les radicaux stupéfaits découvrent qu’au sein même du parti socialiste, on croit pouvoir s’affranchir de ces règles.

Et la prétendue fronde de ceux qui, souvent, ont été élus grâce à l’élection de François Hollande est dirigée contre le gouvernement qu’il a nommé, plus précisément encore contre toi, cher Manuel. Pourquoi ? Tu souffrirais d’un défaut inexcusable : non content d’être social-démocrate, tu serais social-libéral ! Etrangement, ce vocable est devenu une insulte politique lorsqu’il est énoncé par une partie de la gauche. Eh bien, je te le dis franchement, s’il s’agit d’être réaliste et libéral, au meilleur sens du terme, en matière économique, s’il s’agit d’être aussi solidaire et social à l’égard de nos concitoyens défavorisés, moi qui suis fier d’être radical, je suis également fier d’être social-libéral !

Car il y a, dans toutes ces formes d’opposition interne à la gauche, le clapotis des ambitions personnelles. Il ne m’intéresse pas. Il y a aussi le choix tactique de la terre brûlée ; c’était, je le rappelle, le choix de Vercingétorix avant la bataille d’Alésia. Et le résultat est toujours le même : on ne peut pas gagner en affaiblissant sa famille.

Malgré les incitations à la résignation, les pronostics à peine voilés d’une défaite de la gauche en 2017, le choix absurde de sauter dans le vide pour mieux rebondir, malgré tous les calculs de ceux qui croient comploter en faveur de l’inéluctable, je te le dis, cher Manuel, nous t’accompagnerons dans ton travail de réforme car les radicaux, eux, ne sont pas résignés. Nous croyons que la confiance reviendra et, en 2017, à la présidentielle comme aux législatives, nous voulons gagner !

Et il faut gagner. Il ne s’agit pas de conserver le pouvoir considéré comme un objectif en soi. Il faut impérativement faire barrage à l’extrême-droite.

C’est toi, Manuel, qui as déclaré à Rome voici peu, que l’extrême-droite était « aux portes du pouvoir. » Que n’avons-nous entendu après ce témoignage ! Exagération, instrumentalisation, fausse frayeur, etc. C’est exactement ce qu’on disait à Weimar en 1930, quand Hitler réunissait 30% des voix.  Je sais que l’Histoire ne se répète jamais à l’identique mais je sais aussi qu’on peut faire à distance les mêmes erreurs d’évaluation politique.

Oui le danger est bien réel. D’abord parce que, passé un certain seuil, il apparait un phénomène cumulatif dont le scrutin majoritaire n’est plus le frein mais l’amplificateur. Ensuite parce qu’une bonne partie de la droite, de ses électeurs mais aussi de ses élus, devient poreuse aux idées  de l’extrême-droite et disponible pour des alliances ; on l’a bien vu lors des sénatoriales, en PACA notamment. Et encore parce que les dirigeants de la droite dite républicaine sont déjà lancés dans une surenchère thématique dont le FN sera seul bénéficiaire.

Enfin et surtout parce que ceux de nos concitoyens qui sont les plus touchés par cette crise économique multiformes touchant désormais tous les secteurs d’activité, les plus désorienté par une évolution européenne devenue incompréhensible, les plus incrédules devant une mondialisation dont les ressorts les plus exotique peuvent avoir pour effet de frapper l’emploi de chacun, ceux-là donc sont aujourd’hui sensibles au discours de la démagogie qui leur propose d’effacer la crise, l’Europe et le monde derrière des slogans simplistes.

Et ils n’hésitent plus à dire leur sympathie, leur accord : la France aux Français, et tout sera réglé !

Alors il appartient aux radicaux, aux socialistes à toute la gauche, à tous les républicains de progrès de dire haut et fort que ce discours est celui de la haine,  de la honte, de la division, de l’exclusion, de l’affaiblissement de la France et de notre perte d’humanité. Non, pour notre part, nous ne laisserons pas avancer l’extrême-droite et nous ne laisserons pas minimiser le danger.

C’est aussi pourquoi nous sommes extrêmement sensibles, mon cher Manuel, à la fermeté de ton discours républicain, de ton rappel constant aux valeurs de liberté, de justice, de fraternité et de laïcité. Quand j’entends les Trissotins et les Trissotines de la gauche « pur sucre » se demander gravement si tu es de gauche ou de droite, j’ai envie de leur dire d’abandonner un instant leurs arguties et d’en faire autant que toi contre l’extrême-droite.

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            Je ne confonds certes pas la droite parlementaire et l’extrême-droite. Mais je dis que le retour – celui qu’elle croit certain – de la droite au pouvoir constitue aussi un danger pour notre pays.

On pourrait ironiser, c’est vrai, sur l’état de l’UMP prise inextricablement dans le double filet des ambitions de ses leaders et des affaires judiciaires, voire crapuleuses qu’elle traine derrière elle. Que ces gens incapables de gérer la cassette de leur parti nous donnent des leçons sur la façon de gérer le budget de l’Etat, qu’ils ont ruiné tout comme celui de l’UMP, ressemblerait à un sketch humoristique si les atteintes à la démocratie n’étaient pas aussi graves.

Mais revoilà le sauveur. Ce Sarkozy, dont on ne devait « plus jamais » entendre parler, s’était caché entre le 16ème arrondissement, une pinède sur la Côte d’Azur et ses conférences à Doha sur l’état du monde. Ce tout jeune retraité veut donner l’exemple : gagner plus en nous faisant travailler plus. Croit-on qu’il est revenu pour faire amende honorable ? Pas du tout. L’homme de la division de la stigmatisation, du débat sur l’identité nationale du discours de Grenoble, l’homme qui a ramené l’ordre en Libye, qui a terrorisé Vladimir Poutine, qui a fait entendre raison à madame Merkel, cet homme-là revient tel qu’en lui-même. Il nous a pardonné.

Nous ne l’avions pas mérité mais il veut bien mettre sur le compte de l’aveuglement des Français leur choix de 2012, celui de la réconciliation, du calme, de la normalité, de la rigueur, de la vraie réforme et de la modernisation. Au diable ces foutaises, Nicolas Sarkozy est ressuscité ! N’ayant rien appris de sa défaite, et surtout pas l’humilité, il court dans tous les sens, vibrionnant et bien décidé à régler tous ses comptes, avec ses ennemis, avec ses adversaires et surtout avec la France qui s’entête à ne pas lui ressembler. Et curieusement, l’affaire ne prend pas. Sarkozy pédale, s’embrouille, s’emmêle. Il aurait pu rester sur l’île d’Elbe, le voici parti pour Sainte-Hélène. Bon  vent !

Monsieur Fillon s’en réjouit, bien entendu. Sous son air ombrageux et sourcilleux, il sourit, même si cela ne se voit guère. Il n’avait pourtant pas sourcillé pendant les cinq ans où il a exécuté les choix de M. Sarkozy dictés par M. Patrick Buisson. Lui qui se flattait d’être autrefois le collaborateur de Philippe Seguin, chantre du gaullisme social, fait aujourd’hui ouvertement du pied au Front National. Il est heureusement assez hermétique pour laisser à penser qu’il ne sortira pas de sa coquille avant 2017, ni même après. Bonne réclusion !

Reste bien sûr M. Juppé, le meilleur d’entre eux, si l’on en croit Jacques Chirac. Il est le meilleur, en effet, et il vient d’obtenir, sans surprise, la rescousse de l’infatigable M. Bayrou. Si l’élection présidentielle consistait à faire désigner par les Français le candidat le plus éloigné d’eux, s’il s’agissait de choisir le premier de la classe, si l’on voulait revoir au pouvoir la rigidité affichée pendant les grèves de 1995, s’il fallait faire une synthèse entre MM. Pasqua, Gaudin et Estrosi, évidemment M. Juppé serait le meilleur. Il n’a, en somme, qu’un petit défaut, les Français éliront un président, pas un professeur, pas un censeur, pas un notaire. Avec Edouard Balladur, ce pays de foot et de rugby avait failli être dirigé par un joueur de Bridge. Avec Alain Juppé, cette grande nation diverse, chatoyante, bigarrée serait couverte de gris anthracite.

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            Toutes ces caractéristiques personnelles seraient, du reste, secondaires si les dirigeants de l’opposition avaient un programme. Mais ces Messieurs Juppé, Fillon, Sarkozy et autres n’ont aucun projet. Plus exactement ils n’ont que la volonté de casser. Casser les 35 heures, casser les droits à la retraite, casser la Sécurité sociale, casser les services publics, casser les fonctionnaires. Ils croient que la crise économique persistante leur fournira enfin l’occasion de venir à bout du modèle social français.

Ils ne sont pas libéraux comme ils le prétendent (ils ont même fait souvent assaut d’étatisme et de dirigisme) ; ils sont tout simplement de droite. Ils rêvent de détruire tout ce qui fait la solidarité nationale, tous les systèmes de redistribution, tout ce qui garantit notre cohésion sociale. Au fond, ils ne veulent pas revenir à l’avant 2012, ils voudraient effacer le Front Populaire et les acquis de la Libération.

Demandez le programme ! Telle devrait être l’interpellation adressée par la gauche aux citoyens pour leur montrer la réalité. M. Juppé aura beau tenter de se rendre humain, il restera le cofondateur du RPR et de l’UMP. M. Fillon pourra bien essayer de faire oublier sa propre gestion, il demeurera celui qu’avouait être « à la tête d’un Etat en faillite ». Et M. Sarkozy pourra faire chattemite  tant qu’il voudra, on continuera à lui voir les griffes.

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            Oui, le retour de la droite serait un grand danger pour le pays et non, ce retour n’est pas inéluctable. Et nous sommes tous ici déterminés à nous y opposer, avec le Président de la République, avec le Gouvernement, pour sauver l’image d’une France juste, généreuse et rayonnante, sûre de ses valeurs et de son rôle unique dans le monde.

Mais nous ne gagnerons pas seulement avec des incantations ou en brandissant des épouvantails.

Il nous faut aussi moderniser la France, la réformer en profondeur, la remettre en mouvement, et peser sur l’Europe sans laquelle nous ne pouvons rien régler.

Ce travail gigantesque, tu l’as entrepris, mon cher  Manuel, avec ta méthode qui consiste à écouter, puis à faire des choix et ensuite, aussitôt après, à agir avec le double souci de rapidité et d’efficacité.

Ne boudons pas notre plaisir, cette façon moderne de faire de la politique nous convient tout à fait.

Le premier grand projet que tu conduis et dont les axes ont été définis par François Hollande et celui, ô combien capital, de la réconciliation entre la gauche et l’entreprise. Les radicaux n’ont jamais cessé, depuis 1973 et l’Union de la Gauche, d’insister sur cette absolue nécessité.

Sans entreprises, pas de création de richesses et donc pas de redistribution. Sans entreprises pas de croissance et pas d’emplois. Sans entreprises, pas de recherche, pas d’innovation et pas d’enrichissement national. Sans entreprises pas de place dans la concurrence européenne ni sur les marchés mondiaux. Je dirais même, allant plus loin, sans liberté d’entreprendre, pas de liberté du tout.

Mais le malentendu entre la gauche et les entrepreneurs vient de loin, et les responsabilités ne sont pas toutes du côté des politiques. Certains chefs d’entreprise, parfois parmi les plus importants, ont encore une conception patrimoniale de leur outil de travail. Quand on les entend parler de démocratie dans l’entreprise, de dialogue social, de droit du travail, on a parfois l’impression d’entendre les dirigeants du Comité des Forges.

Mais il peu reconnaitre aussi que certains syndicats ouvriers, au moins certains leaders, parlent et se comportent comme si l’entreprise était le lieu d’affrontements permanents, le vase clos de la lutte des classes, le théâtre de représentations irréconciliables.

Cependant ce monde-là n’existe plus. L’entreprise est la propriété commune de ceux qui y ont investi leur argent et de ceux qui y investissent quotidiennement leur travail, leur force, leur savoir-faire et souvent leur fierté. Une gauche moderne a le devoir de promouvoir cette conception de l’entreprise et il est bon de dire, comme tu l’as fait, que la France et ses dirigeants chérissent nos entreprises.

Néanmoins il ne s’agit pas seulement de réconciliation sociale, pas seulement d’aide à l’emploi et à la compétitivité, pas seulement de notre croissance et de notre place dans un monde concurrentiel. L’harmonie entre la Nation et ses entreprises et aussi une question philosophique car c’est là dans la communauté formé entre les dirigeants d’entreprises et le monde du travail que se libère la création. La France est légitimement fière de ses grandes réussites industrielles et de ses nombreux domaines d’excellence. C’est un effet du génie français. Et je ne crains pas de dire qu’en affirmant ta passion de l’entreprise, tu es en train de poser les bases d’un Nouveau Contrat Social.

De ce constat découlent à peu près tous les autres grands axes de l’action gouvernementale. Ce choix dicte en effet la libération du champ économique encore encombré d’archaïsmes, d’hyper-réglementation, de conservatismes et de corporatismes. Tu t’es décidé, là aussi, à lutter contre toutes les formes d’ankylose. Je crois, moi aussi, qu’il ne doit pas y avoir de tabous. Ce qui ne fonctionne pas doit être réformé. Dans un pays aussi gravement touché par le chômage que le nôtre, l’objectif doit être de relancer l’activité et nul ne peut espérer continuer à profiter seul des rentes ou des droits mal acquis, à se protéger du mouvement par l’inertie et l’immobilité. On a menti jadis aux ouvriers lyonnais qui cassaient les métiers à tisser ; on n’a pas arrêté le machinisme et les mutations sociales. On a menti plus récemment en affirmant aux agriculteurs qu’on allait protéger les petites exploitations polyvalentes et indifférentes à la concurrence ; aujourd’hui, le nombre des agriculteurs a été divisé par dix.

A l’heure de la mondialisation, on n’arrêtera pas la modernisation de l’économie et la circulation des biens, des services et des capitaux. On peut certes les réguler et même les moraliser (je pense à la taxation des transactions financières), et je crois que les négociations autour du traité transatlantique ou pour un nouveau « round » de l’OMC sont infiniment plus importantes que tel ou tel lapsus attribué à notre ministre de l’économie.

Bien sûr, ces mutations économiques accélérées peuvent agir brutalement sur notre tissu social. C’est pourquoi tu es bien inspiré, cher Manuel, de rappeler, comme tu le fais souvent, ton attachement au modèle social français.

Nos assurances contre la maladie, le chômage, la vieillesse et contre les charges familiales ne sont pas des systèmes de confort dont profiteraient des Français indolents, déresponsabilisés et protégés de tous les aléas. Ce sont de grandes conquêtes sociales qui sont l’honneur de notre pays et qu’il faut sauvegarder. S’il existe des abus – et il en existe -, les radicaux pensent comme le ministre du travail qu’il faut y mettre fin. Et quand les modalités, montant et durée, de l’indemnisation du chômage laissent penser que, pour notre pays, le chômage ne serait pas un problème mais une solution il n’est pas interdit d’y réfléchir avec le souci du bien commun.

Et les radicaux sont encore avec toi lorsque tu choisis la modulation des allocations familiales pour faire face au déficit en conservant le principe d’universalité. Les bourgeoises de la manif pour tous peuvent bien s’égosiller dans tous les médias, notre position est simple : notre vison de la famille et du rôle des femmes n’est pas celle du Maréchal Pétain mais un regard généreux et moderne fondé sur l’idéal de justice.

Bien sur pour arriver à ce difficile équilibre entre le réalisme économique et la justice sociale, il est bien sûr nécessaire de rétablir progressivement, au rythme qu’impose la conjoncture, la santé de nos finances publiques. Quand j’entends les démagogues de droite et de gauche soutenir que la France s’incline devant « les diktats » de la Commission Européenne, je me dis que Barroso a bon dos. Quels diktats ? Nous ne faisons qu’exécuter les engagements que nous avons pris dans des traités des engagements que la droite a dédaignés pendant dix ans et qui réapparaissent, de ce fait, avec une force accrue.

Evidemment, l’effort de rétablissement de nos comptes publics doit être progressif et nous n’y parviendrons pas si l’Europe n’investit pas puissamment comme le Gouvernement français l’y invite, dans tous les domaines du développement futur et donc de la création de nouveaux emplois. Nous avons trop à gagner de l’Europe pour risquer de perdre le bénéfice de la solidarité continentale.

Mais le meilleur et le plus beau des investissements pour les emplois de l’avenir, c’est le pari sur l’intelligence, les efforts consacrés à l’école, à l’enseignement, à la recherche, et aussi à la formation professionnelle.

L’école est plus qu’une institution, elle résume la République d’aujourd’hui et nous garantit la République de demain. Là encore, nous sommes en parfait accord. Protégée par les règles d’une laïcité intransigeante, l’école forme la conscience libre des citoyens.

Merci de tes rappels fréquents à cette laïcité qui est la colonne vertébrale de notre République. Elle forme aussi des acteurs économiques et sociaux. Les investissements publics dans le champ scolaire constituent la plus belle garantie pour les libertés, pour l’égalité bien sûr, pour la fraternité si souvent malmenée dans une société tentée par toutes les exclusions, mais aussi pour notre prospérité future.  Le monde est suspendu au souffle des enfants qui vont à l’école. Réaffirmons haut et fort notre conviction la plus intime : l’école est notre priorité absolue.

* *

*

Mais je n’ai pas besoin d’énumérer tous les domaines de l’action gouvernementale pour vérifier comme nous le voyons chaque jour que l’harmonie politique est totale entre les radicaux et toi, mon cher Manuel, à quelques détails près heureusement réglés ou en passe de l’être.

Je veux seulement appeler l’attention de tous nos amis réunis ici sur une autre difficulté, lourde et générale, de ta mission.

Elle dépasse les problèmes conjoncturels et même les oppositions partisanes.

Elle a un nom, bien mal choisi si l’on s’en tient à l’étymologie, la crise.

Depuis les chocs pétroliers (1929 oublié), on a choisi de baptiser ainsi les périodes de tensions, les à-coups ponctuels dans un long cheminement de croissance et de progrès.

Cette conception est fausse. Les crises se sont multipliées. On en constate dans tous les champs de la réflexion : crise économique, crise financière, crise des ressources alimentaires, crise environnementale ou crise militaire.

En vérité, nous n’avons plus à subir des successions de crises, nous sommes installés dans la crise et nous y resterons aussi longtemps que le regard des prophètes puisse anticiper. La mondialisation, l’irruption des économies émergentes, le creusement des inégalités, l’appauvrissement des ressources naturelles, les bouleversements climatiques, tous ces phénomènes n’ont pas bousculé un ordre ancien pour lui substituer un ordre nouveau. Ils ont installé le désordre mondial comme le cadre permanent de toute action politique. Et bien pour moi et pour tous les radicaux, rationalistes et progressistes, le désordre peut être fécond.

Mais il nous faut voir que, pour beaucoup de nos concitoyens, il peut être éminemment anxiogène et explique, en bonne partie, le prurit électoral des Français qui se laissent abuser par les simplismes de l’extrême-droite. La gauche a toujours défendu, depuis la Révolution française, les valeurs de l’universalisme. Nous y sommes attachés. Mais nous devons comprendre que notre société affiche aujourd’hui un puissant besoin d’identité. Pas d’identité nationale, restrictive, exclusive, caricaturale de MM. Sarkozy et Besson, mais l’identité culturelle en mouvement, l’identité des terroirs, du patrimoine et d’un pays ouvert, l’identité fière d’elle et accueillante à toutes les différences, l’identité, risquons le mot, orgueilleuse d’une France comptable de son passé devant le monde. J’ai décrit ainsi l’identité républicaine que nous avons là aussi en partage.

* *

*

            J’ai dressé une longue liste qui n’est pas exhaustive mais l’énumération pourrait heurter ta modestie, cher Manuel, des actions que tu conduis et qui emportent l’adhésion des radicaux.

Il nous reste bien quelques désaccords, sur la réforme de la fiscalité et sur le vaste chantier institutionnel, mais je sais que nous allons continuer à en discuter et je ne doute pas que nous trouverons ensemble les bonnes solutions.

Aussi il m’importe maintenant de te dire autre chose. L’accord de fond sur les grandes lignes politiques n’est pas tout. La forme est importante aussi.

Et je veux te remercier, très sincèrement, très chaleureusement, pour la considération que tu marques aux radicaux.

Tu as le sens du dialogue, de l’échange et du partenariat.

Comme chef institutionnel de la majorité, tu as le respect de toutes ses composantes. (Je n’en dirais pas autant de tous tes amis). Ton souci est toujours d’élargir et non de te réfugier dans le confort d’une camarilla ou d’une structure partisane.

Depuis la victoire de François Hollande, depuis ta nomination Place Beauvau puis à l’Hôtel Matignon, nous avons dialogué souvent, avec fermeté et détermination mais toujours avec respect. Et je ne crains pas de dire, à propos des conditions de nos échanges, que j’ai retrouvé avec le Président de la République et avec toi, l’esprit qui présidait au temps de François Mitterrand.

Ce n’est pas par vanité que les radicaux exigent d’être considérés. Ce n’est pas non plus au nom de l’Histoire, la plus belle et la plus longue mémoire politique française, ce qui serait déjà un motif de fierté suffisant.

Non, c’est au nom de leur certitude de pouvoir apporter une contribution singulière et précieuse à la République moderne.

Tu l’as compris puisque tu as choisi d’enrichir encore cet apport. Tu nous a donné les assurances que nous souhaitions sur les départements, sur les dotations financières de l’Etat sur les allocations familiales, sur la prochaine législation pour le droit de mourir dans la dignité, et sur bien d’autres sujets. Tu mobilises les énergies radicales au sein de ton Gouvernement, tu t’assures du soutien de nos parlementaires, tu vas placer certains d’entre eux en mission. Et tu me fais l’honneur de m’associer désormais aux réunions hebdomadaires des dirigeants de la majorité.

Pour tout cela, je veux te remercier.

Mais te dire enfin que je n’ai pas été étonné. Je sais depuis longtemps que, sur l’essentiel des valeurs républicaines, tu penses comme nous et j’en suis heureux.

Et je t’assure que, dans l’avenir comme hier, tu pourras compter sur les radicaux car tu as choisi de compter avec eux.

Les Français savent que tu es un grand admirateur de Georges Clemenceau. Alors, je te dis que tu seras toujours chez toi chez, ses héritiers parmi les radicaux.

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